ANDRÉ FORTINO

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© 2012 - André Fortino
Conçu par alouette sans tête

ID du corps

Exposition au BILD, Digne-les-Bains, du 21 avril au 4 juin 2016

par Laurent Charbonnier
«Le risque seul suffit au désintéressement», Stéphane Mallarmé.

Il est souhaitable en premier lieu de planter le décor: un homme affublé d’une tête de cochon
pénètre dans l’ancien hôpital de Marseille alors désaffecté et promu à devenir (ce qu’il est
réellement devenu) un hôtel de luxe (tout un symbole).

Cet homme va parcourir cet édifice de manière convulsive et, semble-t-il, désordonnée, il va en
inspecter les moindres recoins et en explorer (dans le sens plein du terme) corporellement les
espaces et les objets.

C’est comme si ce lieu abandonné, ce champ de ruines hospitalier devenu inhospitalier,
encombré de reliques et d’objets devenus sans objet, était à présent libre de droit et pouvait
être convoqué selon d’autres logiques ou plutôt hors de toute logique par un rite archaïque
païen et dionysiaque.

L’objectif de cette déambulation reste donc volontairement obscur et sans logique apparente,
seules la détermination, l’impatience et l’énergie que déploie ce personnage hybride au masque
de cochon (forme contemporaine du Minotaure dont Focillon disait qu’il était à l’image de l’artiste
moitié verbe et moitié chair) font récit.
«Le masque, disait Michel Foucault, fait du corps un acteur utopique, il fait rentrer le corps
en communication avec des pouvoirs secrets et des forces invisibles, le masque transforme le
corps en énigme, en langage secret et sacré, qui lui octroie la violence des dieux et la vivacité
du désir, il le place dans un autre espace, un fragment d’espace imaginaire. »

André Fortino crée en effet un espace imaginaire au sein de cet espace désaffecté et improvise
au gré de ses intuitions, de ses rencontres et de ses découvertes des actions incongrues et
grotesques.

Tantôt rageur et tantôt attendri, tantôt observateur et tantôt acteur, tantôt destructeur et
tantôt créateur, Il y a dans ce personnage une puissance d’affirmation enfantine faite de doute,
d’émerveillement de violence et de fragilité, la puissance désordonnée de l’enfance dans les
fragments.

À propos de l’enfant et de son rapport au monde et aux choses Walter Benjamin disait:
«À peine vient-il à la vie et il est chasseur, il chasse les esprits dont il flaire la trace dans les
choses, son champ de vision reste désencombré des hommes, il en va pour lui comme dans les
rêves, il ne connaît rien d’assuré, tout ce qui lui arrive, pense-t-il, vient à sa rencontre, le frappe
(…) sa faculté d’imagination est le don de découvrir dans chaque intensité, envisagée comme
extensible, sa plénitude nouvelle auparavant comprimée. »

André Fortino semble, à l’instar des enfants, revenir aux fondements archaïques de notre
culture, s’inscrire corporellement dans le réseau indiciel des objets et des espaces, sans
hiérarchisation ni classification, seules les palpitations de ce réseau, son affleurement dans le
réel, sa porosité même semblent être son souci, il redonne à ce lieu et aux objets qui l’occupent
une plénitude existentielle nouvelle.

Il crée en fait des contre espaces : «ces utopies localisées que les enfants connaissent bien,
c’est le fond du jardin, le grenier, le lit que l’on transforme en océan puisqu’on peut y nager entre
les couvertures, » Michel Foucault, c’est le plaisir de création.

Il s’agit donc ici d’explorer ce qui se situe aux limites extrêmes du dicible, jouer en abandonnant
toutes les certitudes de l’organisation de la pensée habituelle, s’abandonner au ruissellement
des choses et au ruissellement de la vie, faire don de soi à la relation.

Hôtel-Dieu est une création progressive qui s’est faite dans le temps et avec le temps, une
œuvre en cours qu’André Fortino a conduite sans doute là où il souhaitait mais qui la conduit
également là où il ne savait pas, non parce qu’il s’est laissé dériver par une force furieuse, mais
parce que cette force entraînante est sa manière d’être en avant de soi, de se précéder, l’avenir
même de sa lucidité en voie de transformation

André Fortino n’avait sans doute pas dans sa tête Hôtel-Dieu avant de commencer peut-être
parce que cette tête n’existait pas encore.

André Fortino démontre à l’instar de Nietzsche que la plus haute vérité c’est que le monde est
sans vérité préexistante, que la plus haute vérité c’est que seule la liberté est créatrice et que
la réalité de la vie se résume à la puissance de nos actes.

Nietzsche disait que « l’homme qui aime puissamment l’existence, en qui la puissance créatrice
s’affirme regarde l’abîme sans vertige en affirmant la haute puissance charnelle et terrestre de
l’existence. »

Hôtel-Dieu et André Fortino nous en donnent une démonstration plastique saisissante.